L’épopée de la pièce diagonale

Les origines : Le Gaja et l’Alfil

Aux prémices du jeu en Inde (le Chaturanga, vers le VIe siècle), la pièce que nous appelons « fou » était un éléphant (Gaja).

  • Son mouvement : Très limité. Il sautait de deux cases en diagonale, ignorant la pièce intermédiaire (comme le cavalier).

  • La contrainte : Il ne pouvait atteindre que huit cases sur tout l’échiquier ! C’était une pièce mineure, presque faible, incapable de traverser le plateau.

Lorsque le jeu voyage vers la Perse puis le monde arabe (Shatranj), l’éléphant devient l’Al-Fil (toujours l’éléphant en arabe). C’est d’ailleurs de là que vient son nom espagnol actuel, Alfil, et son ancien nom français, Aufin.

L’arrivée en Europe : Le choc culturel

Quand les échecs arrivent en Europe médiévale autour du XIe siècle, la figure de l’éléphant pose un problème : les Européens n’en ont jamais vu. Les artisans qui sculptent les pièces interprètent alors les deux « défenses » de l’éléphant (qui pointaient vers le haut sur les pièces abstraites arabes) de différentes manières selon les pays :

  • En Angleterre : On y voit une mitre d’évêque. La pièce devient le Bishop.

  • En France : On y voit un bonnet de bouffon ou de fou du roi. La pièce devient le Fou.

  • En Allemagne : On y voit un coureur ou un messager. La pièce devient le Läufer.

La révolution de la Renaissance (v. 1475)

C’est le tournant majeur. À la fin du XVe siècle, les règles du jeu changent radicalement pour accélérer les parties. On appelle cela les « échecs de la dame enragée ».

Le fou gagne alors ses pouvoirs modernes : il perd son saut limité pour obtenir une portée infinie sur les diagonales. De pièce de défense maladroite, il devient une arme de sniper capable de clouer le Roi adverse depuis l’autre bout du terrain.

Symbolique et spécificités stratégiques

Le fou est la seule pièce qui reste « prisonnière » de sa couleur d’origine. C’est ce qu’on appelle la polarité.

  • Le « Mauvais Fou » : Un concept stratégique où vos propres pions bloquent la diagonale de votre fou, le rendant inutile.

  • La Paire de Fous : Posséder ses deux fous en fin de partie est souvent considéré comme un avantage majeur sur un cavalier et un fou, car ils « quadrillent » parfaitement l’espace.

Le saviez-vous ? Dans l’Église médiévale, certains clercs voyaient d’un mauvais œil que l’on puisse « capturer » un évêque sur un plateau de jeu. Cela n’a pourtant pas empêché le nom de s’imposer dans le monde anglo-saxon !

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