Le Turc mécanique : l’incroyable histoire de cet automate et de sa fabrication
Pendant près de 84 ans, un automate vêtu d'un turban a fait croire à l'Europe puis au monde entier qu'une machine pouvait battre les meilleurs joueurs d'échecs de son époque. Napoléon, Benjamin Franklin, Catherine II de Russie : tous s'y sont frottés. Voici l'histoire complète de cette prouesse d'ingénierie... et de tromperie.
Aux origines : un pari lancé à la cour de Vienne
Tout commence en 1769, au château de Schönbrunn. L'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche assiste au spectacle d'un illusionniste, François Pelletier, et se montre fascinée par ses tours. Elle demande alors à l'un de ses conseillers, l'ingénieur et inventeur hongrois Wolfgang von Kempelen, de lui en expliquer les secrets. Vexé de ne pas y parvenir, Kempelen prend un engagement audacieux : revenir à la cour avec une invention capable de surpasser la magie de l'illusionniste.
Six mois plus tard, en 1770, il tient parole. Il présente à l'impératrice une création qui va marquer l'histoire des sciences et du spectacle : l'« Automate joueur d'échecs », bientôt rebaptisé le Turc mécanique, ou simplement « le Turc ».
La fabrication : anatomie d'une supercherie de génie
Extérieurement, l'automate a l'apparence d'un mannequin grandeur nature : buste et tête aux yeux gris et à la barbe noire, vêtu d'une robe orientale et coiffé d'un turban, une longue pipe à la main. Il est assis derrière un meuble en érable d'environ 110 cm de long, 60 cm de large et 75 cm de haut, surmonté d'un échiquier d'une cinquantaine de centimètres de côté.
C'est ce meuble qui constitue le cœur du dispositif. Avant chaque partie, Kempelen ouvrait ses portes une à une devant le public : à gauche apparaissait un enchevêtrement d'engrenages semblable à un mécanisme d'horlogerie ; à droite, un coussin rouge et des pièces de cuivre. En ouvrant aussi les portes arrière, les spectateurs pouvaient voir la lumière filtrer à travers tout le meuble, preuve apparente qu'il était vide de tout occupant.
C'était une illusion parfaitement calculée. Ni les engrenages de gauche ni le tiroir à droite ne s'étendaient réellement jusqu'au fond du meuble : ils n'en occupaient qu'un tiers. Le reste de l'espace, dissimulé, abritait un siège coulissant sur lequel un opérateur humain pouvait se déplacer d'un côté à l'autre du meuble, au rythme exact où le présentateur ouvrait et refermait les portes, afin de toujours rester hors de vue.
Un mécanisme pensé pour tromper tous les sens
- L'échiquier magnétisé : chaque pièce était équipée d'un petit aimant. Sous le plateau, un aimant relié par une ficelle suivait chaque déplacement, permettant à l'opérateur caché de savoir exactement où en était la partie, case par case (le dessous de l'échiquier était même numéroté de 1 à 64).
- Le bras articulé : à l'intérieur, une planche percée de trous et reliée à un pantographe permettait de guider le bras du mannequin au-dessus de l'échiquier extérieur, de le lever, de l'abaisser, et d'ouvrir ou fermer sa main pour saisir les pièces.
- L'éclairage et l'aération : une simple bougie éclairait l'intérieur pour l'opérateur ; un système de tubes menait jusqu'au turban du mannequin pour évacuer la fumée, laquelle se confondait avec celle des chandeliers de la salle.
- La communication secrète : deux disques de cuivre, l'un à l'intérieur, l'autre à l'extérieur du meuble, permettaient à l'opérateur et au présentateur d'échanger des codes numériques sans un mot.
- La mise en scène sonore : des bruitages imitaient le tic-tac d'une horlogerie à chaque mouvement, et le visage du mannequin pouvait même prendre des expressions, renforçant l'illusion d'un être mécanique autonome.
Kempelen ajoutait même une petite boîte de bois qu'il consultait pendant les parties, laissant croire qu'elle contrôlait la machine. Certains spectateurs, plus crédules, étaient persuadés qu'elle renfermait des forces surnaturelles.
Face à un adversaire, le Turc jouait toujours les pièces blanches et commençait la partie. Il hochait la tête deux fois lorsqu'il menaçait la dame adverse, trois fois lorsqu'il mettait le roi en échec. Si l'adversaire tentait un coup illégal, l'automate secouait la tête, remettait la pièce à sa place... et jouait son propre coup à la place du tricheur.
Une tournée triomphale à travers les cours d'Europe
Le premier adversaire du Turc, le comte Johann Ludwig von Cobenzl, est rapidement battu, tout comme les curieux qui se pressent ensuite. Mais Kempelen, peu à l'aise avec le succès de sa création, préfère se consacrer à d'autres projets — moteurs à vapeur, machines à reproduire la voix humaine — et laisse le Turc inactif pendant près de vingt ans, prétextant régulièrement des réparations.
C'est l'empereur Joseph II qui, en 1781, exige que l'automate soit remis en état pour la visite du grand-duc Paul de Russie. Le succès est tel que le grand-duc demande une tournée européenne. Kempelen s'exécute, à contrecœur.
En 1783, le Turc part pour la France : Versailles, puis Paris, où il s'installe au célèbre Café de la Régence. Il y affronte de nombreux joueurs, gagne, perd parfois — notamment contre l'avocat Bernard — avant d'être opposé à François-André Danican Philidor, unanimement considéré comme le meilleur joueur du monde à l'époque. Philidor l'emporte, mais qualifiera cette partie de la plus éprouvante de toute sa carrière. Sa dernière rencontre parisienne l'oppose à Benjamin Franklin, alors ambassadeur des États-Unis, qui restera fasciné par la machine toute sa vie.
Direction ensuite Londres, où le sceptique Philip Thicknesse tente en vain de percer le secret, puis Leipzig, Dresde et Amsterdam. Kempelen meurt en 1804, sans jamais avoir révélé publiquement le fonctionnement de son invention.
Mälzel, Napoléon, et la consécration mondiale
Le fils de Kempelen vend l'automate à Johann Nepomuk Mälzel, musicien bavarois passionné de mécanique (et futur inventeur d'une variante du métronome). Mälzel en apprend les secrets, restaure la machine et la rend encore plus difficile à percer. C'est sous sa direction que le Turc affronte, en 1809, Napoléon Bonaparte au château de Schönbrunn.
Selon les témoignages, Napoléon tente à plusieurs reprises de tricher : il joue en premier alors que le Turc a toujours cette prérogative, puis tente des coups illégaux. Chaque fois, l'automate corrige la pièce déplacée — jusqu'à ce qu'il finisse par renverser toutes les pièces de l'échiquier face à la troisième tentative. Amusé, l'empereur accepte alors une partie dans les règles... qu'il perd au bout de dix-neuf coups.
Mälzel ajoute par la suite une boîte vocale permettant au Turc de prononcer « Échec ! » pendant les parties, et emmène l'automate en tournée jusqu'aux États-Unis en 1826. C'est là, à Richmond, qu'un jeune journaliste du nom d'Edgar Allan Poe assiste à une démonstration et publie en 1836 un essai fondateur, Le Joueur d'échecs de Mælzel, où il tente de percer méthodiquement le mystère — avec un certain succès, malgré quelques erreurs de déduction.
La fin tragique... et la révélation du secret
Mälzel meurt en 1838 sur le chemin du retour vers l'Europe. L'automate change plusieurs fois de mains avant d'être racheté par le docteur John Kearsley Mitchell, qui le fait restaurer et en fait don au Peale Museum de Philadelphie. Relégué au fond des collections, le Turc mécanique y est détruit le 5 juillet 1854 dans l'incendie qui ravage le musée.
Le secret ne sera révélé au grand public qu'après sa destruction : c'est le fils de son dernier propriétaire, Silas Weir Mitchell, qui publie en 1857 une série d'articles dévoilant enfin, dans le détail, comment un joueur d'échecs pouvait se dissimuler à l'intérieur du meuble et manœuvrer le mannequin comme un marionnettiste. Le secret aura ainsi été gardé près d'un siècle, partagé pourtant par une quinzaine d'opérateurs successifs et par les présentateurs — une conspiration d'autant plus crédible qu'elle est restée circonscrite à un petit nombre d'initiés.
Un héritage qui dépasse les échecs
Le Turc mécanique a inspiré de nombreuses imitations à son époque — Ajeeb, Mephisto, le « Joueur d'échecs Walker » — avant qu'un premier automate réellement autonome ne voie le jour : El Ajedrecista, construit en 1912 par l'Espagnol Leonardo Torres y Quevedo, capable de jouer seul des finales de tour contre roi grâce à des électro-aimants. Il est aujourd'hui considéré comme un ancêtre direct des ordinateurs joueurs d'échecs, jusqu'à Deep Blue.
En 1989, le fabricant d'accessoires de magie John Gaughan a construit une réplique fidèle de l'automate original, en utilisant l'échiquier authentique de Kempelen — le seul élément ayant échappé à l'incendie de 1854. Cette fois, la machine est bel et bien autonome : elle est pilotée par un véritable programme d'échecs.
L'expression « faire un Turc mécanique » désigne aujourd'hui le fait de faire croire qu'un processus est automatisé alors qu'il repose en réalité sur du travail humain caché — une pratique encore courante dans le développement de produits technologiques. Amazon en a d'ailleurs fait l'hommage assumé en 2005, en baptisant sa plateforme de micro-tâches réalisées par des humains Amazon Mechanical Turk.
Conclusion
Le Turc mécanique reste l'une des plus belles mystifications de l'histoire des sciences : un mélange d'ingéniosité mécanique, de mise en scène théâtrale et de psychologie du spectateur, qui a su convaincre pendant près de 84 ans les esprits les plus brillants de son temps. Bien avant l'intelligence artificielle, il posait déjà la question qui continue de nous hanter aujourd'hui : comment distinguer une machine intelligente d'une machine qui donne seulement l'illusion de l'être ?
